27 août 1914

Ma chère Maman,

Au milieu du gâchis où pataugent la France et les Français, je viens d’apprendre une bonne nouvelle, c’est qu’on mobilise les capitaines au long cours pour la frontière. Je ne sais pas combien de temps nous resterons à Buenos Aires, malgré notre bonne volonté il n’est pas possible de rentrer en France mais je pense que rien n’est perdu pour attendre et qu’il y en aura pour tout le monde. Il est évident que mon cas de réforme ne comptera pas, et s’il comptait je m’empresserais de réclamer, je ne suis pas malade et je sais que tu serais la première à m’approuver, qu’importe maintenant, on aura toujours le temps après la guerre de compter les morts, c’est eux qui ont le beau rôle. Chez tous les Français que je connais je ne trouve pas d’enthousiasme mais mieux que cela, la ferme volonté de faire son devoir de Français ; c’est bien la première fois de ma vie que je n’ai pas ce mot de devoir en horreur, tu peux donc être tranquille, quoi qu’il arrive tu n’auras pas à rougir de moi. Je me demande souvent ce que sont devenus Joseph et Robert, je ne les plains pas, j’aimerais bien être avec eux, maintenant que la France donne le maximum de son effort. Je suis toujours commissaire sur la Provence et bon à rien par conséquent. Rester ainsi inactif quand on pourrait mieux faire est une sensation pénible. Ici les télégrammes sont tantôt favorables, tantôt contraires aux Français, c’est dire que personne ne sait rien. L’Argentine a des tendances allemandes. Le Brésil au contraire. Mais on peut être sûr qu’ils se rangeront du côté du plus fort.

Tu sais qu’Alice a eu un accident, c’était prévu. Il aurait pu arriver pire, je crois qu’elle est bien maintenant. Les dernières nouvelles que j’en ai datent du 29 juillet. Elle a assez d’argent, mais quant à l’avenir je n’en sais rien, car il est probable que les actions ont beaucoup baissé. En partant de Buenos Aires, nous pouvons être ramassés par un croiseur allemand, il y en a sur la côte de l’Amérique du sud. Ce serait vraiment une malchance, mais c’est possible quoi qu’il y ait pas mal de marins anglais qui les cherchent. Enfin si je ne reviens pas en France, comme je sais que tu t’occuperas d’elle, je suis tranquille.

Là-dessus en attendant les grandes victoires que nous espérons toujours, je t’embrasse de tout coeur.

Ton fils dévoué

Louis