15 décembre 1914

Ma chère Maman,

Alice prétend que j’écris mal aussi la présente te prouvera que quand je veux je suis un peu là pour la calligraphie. Seulement c’est pas rigolo de passer une heure pour écrire trois lignes, le principal c’est que je suis arrivé sans avoir rencontré de croiseurs allemands.

Avec Alice nous ne nous entendons pas très bien sur certains points. Je pense qu’il vaudrait mieux pour moi m’engager, tu comprends bien que c’est désagréable pour moi de voir tout de que j’ai de camarades partir d’une façon ou de l’autre et moi rester là bon à rien, car je ne sais même pas si nous repartirons en mer, il n’y a plus de fret ou très peu, et les départs sont rares.

On nous accepte en engagement volontaire et comme lieutenants dans l’infanterie après un mois d’instruction à Orléans. Fromentin est parti il y a plus de quinze jours.

Enfin j’attends les événements sans désespérer. Nous avons reçu avis de l’arrivée de l’argent, c’est bien tombé, nous voulions un tapis pour la salle à manger, et on trouvait que c’était bien cher, grâce à ton envoi nous sommes en possession d’un vaste tapis de 2m50 sur 3m30 qui couvre presque tout le parquet. Aussi Alice me charge de te remercier pour nous deux.

Je sais pas ce que sont devenus nos trois cousins de La Motte. Tu serais bien aimable de nous fournir quelques renseignements si tu en as. Je crois que Robert est assez débrouillard pour que dans ses lettres il y ait plus ou moins caché sa véritable façon de penser. Si ça ne t’ennuie pas, est-ce que tu ne pourrais pas nous envoyer ses lettres. Je te les renverrai après. Quand aux colis à faire parvenir, si tu les as adressés en Suisse (Croix Rouge) ils arriveront sûrement.

Nous regrettons bien de ne pouvoir faire baptiser notre filleule mais ça sera pour après la guerre. Dis-nous ce qu’il faut offrir comme cadeau et nous l’enverrons.

Alice a l’air en bon état, elle engraisse à vue d'oeil. Son rêve c’est d’avoir un mioche.

Si tu veux des santons (petits personnages coloriés en terre séchée pour crèches) je puis t’en envoyer. Ça coûte de quatre sous à 5 F, de 4 centimètres à 15 centimètres de haut. Si tu en veux un assortiment, c’est des choses que tu ne peux pas trouver ailleurs qu’en Provence.

Enfin à bientôt

J’espère aller te voir quand la guerre sera finie à moins que d’ici là je puisse m’engager

Ton fils dévoué

Louis