Cherbourg 26 avril 1904

Mon cher Robert


J'ai reçu ta lettre à Hambourg ; à ce moment nous partions pour Cherbourg, je n'ai donc pas pu te répondre. Aujourd'hui j'ai un accès de bonne humeur quelque chose de phénoménal : je vais te raconter ce qui s'est passé depuis notre départ de Hambourg mercredi matin la semaine dernière, un remorqueur anglais de London le "Warrior" est venu nous prendre un sale bateau est un bateau sale "un p'tit mecq de rin" dirait marie. Nous partons donc ; deux jours de vent de bout, nous reculions au lieu d'avancer. Samedi le capitaine a dit que faisant la cambuse et n'ayant aucune responsabilité cela ne lui allait pas ; il m'a fichu à la porte (à mon grand bonheur) et y a mis le lieutenant qui a crié comme 3000 putois. dimanche coup de torchon ; grosse mer ; le bateau ne gouvernait plus, nous autres sur les dents, avec cela plus de pain rien que des biscuits. Lundi même chose mardi beau temps nous avons fait de la route. Mercredi matin beau temps et vent de travers presque toute la toile dessus ; il paraît que le capitaine a admiré la façon dont je larguais une voile : il ne m'eut jamais cru aussi débrouillard. En attendant que suivant son expression pittoresque "je ch... en travers dans ses bottes" il parle déjà de me donner un bon certificat de lieutenant (faut rien dire) ce n'est pas moi qui lui en fait part. ce soir mercredi nous venons d'entrer en rade de Cherbourg.

Notre capitaine ( un p'tit mecq de rin) prétend qu'il est juif ; je le crois facilement ; le vendredi saint il a fait servir de la viande au carré ; il y avait des invités et il a fait hisser le pavillon national à bloc (signe de réjouissance) au lieu de le mettre en berne (signe de deuil). Par exemple les matelots ont refusé de manger de la viande ; et comme j'étais alors cambusier je n'ai fait que les approuver et les appuyer. Dans notre poste, moi j'ai également fait maigre, un jour par an, ce n'est pas la mort ; et personne ne s'est moqué de moi.

Comme type de juif notre capitaine est à part ; ce n'est pas le bon gros youpin bon enfant, ni le petit youpin rigolo, c'est le petit juif tantôt bon type, tantôt rageur aigrefin. Enfin je n'ai pas à m'en plaindre. Quoique je ne sois pas cambusier de nom, je le suis de fonction, si je ne donne pas la ration, c'est moi qui la fait je pèse le lard mesure les fayots, vide les barriques baptise le vin fausse les poids etc ...enfin toutes les fonctions du cambusier.

Le premier lieutenant est un bon type, la nuit quand il fait froid, nous mettons la cafetière russe sous pression ; il n'y a rien qui ravigote comme une tasse de café un peu fort ; cafetière russe o divine invention.

En partant de Hambourg, je ne sais pas comment cela s'est fait, toujours est il que mon genou droit s'est mis à enfler, ... à enfler !!! c'est juste s'il n'a pas fait éclater mon pantalon avec cela impossibilité complète de plier la jambe ; c'est venu tout d'un coup. Moi très embêté, ne sachant que faire, je n'ai rien fait pas même me coucher. Le lendemain l'enflure avait diminué, mon genou était tout violet le surlendemain plus rien, c'était comme si je n'avais rien eu, je ne m'en suis pas senti depuis; j'ai trouvé cela très drôle. On m'a renseigné là dessus. Il paraît que cela arrive à la suite d'un coup au genou lorsqu'on se fatigue beaucoup, mais que ce n'est rien.

J'ai écrit à Chaillou, au moment du mariage de sa soeur, mais comme il ne m'a pas répondu, je suppose que la lettre s'est perdue. Demain matin au moment ou j'enverrai ma lettre, il est probable que tout l'équipage sera à bord. Il y aura aussi un autre pilotin; le "Versailles" devait mettre 3 jours pour venir de Hambourg à Cherbourg nous en avons mis 8, tous les jours il restait sur le quai regardant avec ses jumelles s'il ne voyait pas venir le bateau; pas étonnant il n'a jamais navigué. Qu'il se tranquillise, on le mettra au courant; on l'enverra peser le calebas1 du grand chouque2, et regarder dans la cale s'il ne voit pas la terre. Mais voilà que je bavarde à n'en plus finir; il est vrai que j'écris pour 6 mois; il faut bien surmonter quelques instants une formidable envie de pioncer; bonsoir je vais me flanquer un coup de polochon

à la revoyure

n'empêche pas que depuis 5 jours Je n'ai pas vu de pain j'en mangerai un morceau avec plaisir

à demain matin

Louis Marque


(ref info let19040426)

1calebas :synonyme de hâle-bas

hâle-bas : le hâle bas est fixé à la partie haute de la voile et rappelle à sa partie basse dans une poulie, (G.D.E.L.)

2chouque : pièce de bois dur, cerclée de fer, destinée à raccorder deux pièces de mâture (GDEL)