Lundi 7 septembre 1914


Ma chère Germaine


Je suis heureuse et très flattée de l'honneur que vous nous faites ; et je suis sure que Louis aussi sera très content d'être le parrain de votre nouveau poupon.

Je ne sais pas au juste quand Louis reviendra de Buenos Ayres ; il devait être ici dans 3 ou 4 jours ; mais la "Provence" a déjà eu une semaine de retard, par suite d'un abordage1 et les croiseurs allemands risquent fort de retarder encore son arrivée.

Il ne sera pas mobilisé, les capitaines au long cours doivent continuer leur travail ; mais comme les bateaux n'ont presque plus de marchandise à transporter, je ne sais pas s'il sera utilisé.

S'il n'y avait pas eu cette malheureuse guerre nous serions allés tout de suite à Poitiers, mais dans ces circonstances ce n'est pas possible.

Il est bien a souhaiter que nous ne fassions pas trop attendre notre .... petite filleule ? ... J'espère bien que vous allez nous offrir une petite fille, c'est bien plus gentil.

Aurions nous eu Brigitte ou François ? on ne l'a pas su l'enfant était mort depuis trop longtemps.

Ce n'était vraiment pas de chance : 4 mois et demi de mal au coeur, une fausse couche et un curetage pendant que louis n'était pas là ; tout ça pour arriver à un résultat nul.

avant la guerre j'étais très ennuyée, maintenant je pense qu'il y a beaucoup plus malheureux que moi.

Vous avez de la chance que Joseph ne soit pas parti. Mes frères n'ont pas fait leur service ; l'aîné était trop mince ; mais j'ai six cousins sous les drapeaux. l'un d'eux qui était officier d'ordonnance d'un général a été tué dès le début, lors d'une reconnaissance, par un boulet égaré.

Souhaitons bien que tous les autres reviennent.

Ce matin pour la première fois je suis allée revoir ma maison ; depuis 3 mois je n'étais plus sortie de St Barnabé ; et j'y ai trouvé votre lettre, j'ai bien regretté de ne pas l'avoir eu plus tôt.

Votre carte de Royan m'a fait grand plaisir ; votre petite Marguerite à l'air mignonne et gracieuse au possible, je regrette de ne pas avoir encore fait sa connaissance. Pour la prochaine, je vous souhaite, ma chère Germaine, de ne pas souffrir trop longtemps.

Je vous embrasse bien affectueusement et vous charge de transmettre toutes mes amitiés à Joseph


Alice


(ref info : let19140907)


1En route vers la Plata, aborde à St Vincent l'anglais Don Emilio, lui causant de graves avaries. Était parti de Marseille le 12 (A.C.)