Buenos aires Dimanche de Carnaval


Ma chère maman


Me voilà une fois de plus à Buenos Aires après une traversée comme je n'en avais eu pas trop pénible mais fertile en incidents. Voici les faits :

d'abord tu connais les faits de Marseille l'infirmier tué d'un coup de revolver l'incendie1 des magasins avant pendant que l'officier de quart dormait paisiblement chez Mademoiselle Clément; ce qui m'a valu un paquets de sottises [souqué ?]. Ensuite départ de Marseille avec 600 émigrants arabes en révolution; les plus remuants ont été mis aux fers, les autres calmés à coup de nerf de boeuf ensuite une nuit de pointage à Barcelone ; idem le lendemain à Valence après cela j'ai eu un fort accès de fièvre qui m'a duré plusieurs jours, avec une nuit blanche à Malaga ; au départ de Gilbratar la variole s'est déclarée à bord en trois jours il y a eu une quinzaine de malades une femme est devenue folle furieuse : une autre est morte de la variole : ce qui m'a décidé à me faire vacciner. A Rio un chauffeur à repassé son rasoir sur le gosier d'un de ses camarades on a enfermé le premier dans une cabine et porté le second à l'infirmerie. Quand je l'ai vu passer, des morceaux de chair pendant sur une poitrine couverte de sang : cela m'a fait le même effet que lorsque étant gosse, je regardait Bonnand le charcutier saigner ses cochons, le blessé a été porté à l'hôpital il doit être mort maintenant quand il buvait ça lui coulait dans le cou il avait 4 blessures ; il y a eu toute une histoire avec la police pour cela enquête du consul etc ... tous les journaux en ont parlé. A Rio il y avait la peste si bien que nous avons été mis en quarantaine à Montevideo. J'ai reçu un énorme paquet de sottises à Santos parce que je m'y suis baigné et que c'est plein de requins et surtout parce qu'une trentaine d'arabes entraînés par l'exemple se sont jetés à l'eau. Quand l'interprète leur a dit ce qu'ils risquaient : si tu avais vu tout ça revenir à bord : c'était tordant. Enfin on ne m'en a pas gardé rancune et je n'ai pas à me plaindre de mon sort à la mer j'ai une moyenne de 7 heures de quart par jour ; je ne fais pas autre chose si ce n'est le point : avec cela du travail de nuit dans les ports seulement mais alors il m'arrive de passer jusqu'à 3 jours et 2 nuits sans dormir si ce n'est deux seulement par bonheur c'est bien rare : et je vais manoeuvrer pour passer lieutenant le plus rapidement possible peut être dans huit mois alors 130 par mois plus 80 à 100 de tours de [batur ?] sur certains bateaux ça sera bath par malheur je risque de n'y passer que dans deux ans : ça dépend du piston. Il y a bien un commissaire qui à Santos est parti avec une femme et la caisse et qui au lieu de 10 ans de prison a eu de l'avancement grâce à son piston.

Quand je regarde les autres compagnies de navigation, je vois que je ne suis pas trop mal tombé ; la vie des paquebots est fertile en incident : surtout ici où nous avons comme équipage tous les apaches de Marseille qui veulent avoir un état civil et comme passager le rebut des nations ainsi pour le personnel de la machine il y avait des français corses italien espagnol grec turc russe allemand anglais brésilien autrichien ; et peut-être d'autres encore car je ne connais pas tout ; et je ne compte pas les nègres ; on peut dire que c'est cosmopolite. Enfin le principal c'est que je me porte bien : quoique j'ai un peu maigri. Au retour si le bateau désarme je ferai mon possible pour passer quinze jours à la maison quoique ici à une demande de congé on vous parle de la porte dans tous les cas je ne ferai la demande que si le bateau désarme ce qui est probable car il a besoin de réparations : j'ai bien peur que la machine ne se démolisse avant d'arriver en France : au reste je m'en moque ; ce ne sera jamais qu'un retard. J'ai reçu ta lettre à Rio ; cela m'a fait plaisir ; car je ne savais pas que penser d'un silence aussi long. Ne te fais pas de bile à mon sujet : si un matelot frappe un passager, tous tombent dessus; si c'est un officier qui cogne au contraire on l'aide [1 mot illisible]. tout va bien à part les grandes mêlées mais ça n'arrive pas trop souvent.

Donc à bientôt

J'espère que vous vous portez bien.

Je vous embrasse de tout coeur

Ton fils qui t'aime

Louis

Robert est un rosse ; je fais pleuvoir des cartes postales dans sa collection. Il ne me remercie seulement pas

(ref info letbuenos)


1: début d'incendie dans le coqueron avant maîtrisé par l'équipage avant l'arrivée des secours. Le Commandant Ribes et ses officiers évitent la panique parmi les 200 émigrants à bord. Le départ pour Buenos Aires n'est pas retardé (capitaine Ribes)(A.C.)