Tampon Provence

Compagnie de navigation France-Amérique

Ma chère Maman

Y en a un temps que je ne t’ai pas écrit comme le temps me manquait à la mer. Je suis commissaire c’est moi qui fais les comptes du navire, toute la galette me passe dans les mains. C’est pas toujours rigolo parce que ce métier quand on n’est pas habitué on perd de l’argent mais comme d’autre part on peut se rattraper, je m’arrange à ne pas en entre être de ma poche. Les appointements sont nets, mais pas beaucoup de bénéfice sale métier. Le voyage dernier je n’étais pas habitué et avec cela il y avait 1900 passagers environ, tu vois que je n’avais guère le temps de m’amuser. Ce voyage-ci au contraire nous n’en avons encore que 7 aussi j’ai des loisirs, j’ai pensé qu’il valait mieux t’écrire que de toujours laisser ce soin à Alice qui du reste s’en acquitte à merveille ; elle est gentille tu sais et économe !!! L’autre jour je lui donne un mouchoir sale, tu ne sais pas ce qu’elle a répondu ? Eh bien elle me l’a rendu en me disant « tu peux encore te moucher une fois avec ! » Vrai malgré ton amour de l’économie tu n’aurais pas trouvé ça. Enfin tout va bien, nous sommes à la hauteur de nos affaires, c’est pas le Pérou mais nous pouvons vivre sans trop gratter les centimes et puis sa mère l’aide toujours un peu, pas pécuniairement mais elle a toujours quelque chose à lui faire passer et si peu que ce soit ça fait toujours des économies. Sur l’argent qui nous reste pour l’année, tu devrais bien lui envoyer 200 francs car il y a le loyer à payer à Pâques et je crois qu’elle serait trop juste car je ne veux pas qu’elle touche à son argent. Le reste tu pourras l’envoyer par échéances comme nous avions convenu auparavant, par trimestre je crois. On ne sait jamais ce qui peut arriver. J’aime mieux qu’Alice garde son argent parce que si je venais à manquer elle n’aurait pas de quoi vivre et je n’ai pas fait de testament, s’il n’y avait que toi, je sais bien que tu lui donnerais ce qui est à moi, du reste personne de la famille à Poitiers n’en a vraiment besoin. Comme il vaut mieux être en règle, j’arrangerai cela au retour et dans ce sens, tu devrais bien m’indiquer comment il faut faire, cela m’épargnera des démarches ennuyeuses. Mais nous avons reçu ton colis juste à temps pour que je puisse emporter avec moi un peu de beurre et des tourtisseaux qui font toujours mon bonheur. Ça me rappelle la grand-mère de la Motte. Ça me ferait encore plaisir d’aller à La Motte, mais il y a la tante voilà le proverbe est toujours vrai, pas de rose sans épine.

Ladite tante est je crois un peu en froid avec Alice, elle lui a fait attendre un mois une réponse. Il faut vraiment qu’il fasse froid.

Grâce à mon métier de commissaire, je ne fais plus de quart, pas même de jour, je dors toute la nuit et je travaille quand ça me fait plaisir. J’ai autant de secrétaires que j’en veux, même 4 si cela me plaît. En réalité il y a du travail pour deux au plus, j’en prends davantage pour la bonne règle, il ne faut pas perdre les bonnes habitudes.

Je peux aller à Poitiers dès que j’aurai une permission, même si c’est l’hiver. En tous cas ce ne sera pas avant janvier prochain. Il faut du reste que nous ayons assez d’économies pour pouvoir faire cela sans que ça nous gène, et ce n’est pas encore le cas, mais ça viendra je pense avant la fin de l’année sauf imprévu.

Enfin il est tard, demain il faut que je me lève de bonne heure. Nous sommes en rade de Valence et je reçois les autorités à leur arrivée, c’est moi qui les abreuve de tout ce qu’ils veulent boire pour qu’ils nous flanquent la paix.

Donc bonsoir, je vais me coucher. A une autre fois.

Ton fils dévoué

Louis